# 2 | La Révolution selon Pommerat

Avant-propos

Ça Ira (1) Fin de Louis écrit et mis en scène par Joël Pommerat © Élisabeth Carecchio

Ça ira (1) Fin de Louis écrit et mis en scène par Joël Pommerat
Théâtre Nanterre-Amandiers – juin 2015
© Élisabeth Carecchio

 

 

« La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. »

Emmanuel Macron, Le Un, 8 juillet 2015[1]

 

« Karine Le Marchand. Quand je vous vois parler, je me dis : mais il veut vraiment faire la révolution ? Ça peut faire peur ! Moi, j’ai pas envie de gens égorgés avec leur tête sur des piques !

Jean-Luc Mélenchon. Ah mon dieu, mais moi non plus ! »

Une ambition intime, M6, 6 novembre 2016[2]

 

 

 

 

Beaucoup a déjà été écrit sur Ça ira (1) Fin de Louis. Le spectacle possède toutes les caractéristiques de l’œuvre consacrée et légitime, en voie avancée de patrimonialisation. Couronné par trois Molières en 2016[3], Ça ira est venu consolider la reconnaissance tardive mais éclatante de Joël Pommerat, auteur-metteur en scène honoré en 2015 du Prix du Théâtre de l’Académie Française pour « l’ensemble de son œuvre dramatique ». Une prochaine adaptation au cinéma achèvera d’inscrire le spectacle dans la culture commune. Ce succès, à la fois public, critique et institutionnel, lui a valu d’être amplement exposé, commenté, interrogé au fil d’un parcours débuté à Mons en septembre 2015 et prolongé depuis par une longue tournée en France et à l’étranger[4]. Dès lors, pourquoi ajouter à la somme des gloses – dont le spectre va du billet promotionnel à l’analyse érudite, en passant par le témoignage – qui ont accompagné cette production[5] ?

Sans doute cette réception quasi unanime a-t-elle constitué l’un des moteurs de ce chantier. Sur une histoire encore aussi brûlante que la Révolution française, à plus forte raison quand l’œuvre qui s’en empare choisit de l’aborder comme un événement de paroles constamment traversé par la conflictualité, un tel consensus ne peut qu’intriguer. Il s’est d’ailleurs très certainement trouvé renforcé par l’appareil pédagogique et critique abondant qu’a fourni la Compagnie Louis Brouillard, au risque d’encourager la paraphrase chez certains commentateurs et d’homogénéiser les angles d’attaque et les formulations. Nous sommes d’autant plus reconnaissants à Marion Boudier et à Guillaume Mazeau qui ont massivement nourri cet appareil au titre de leur implication dans le processus de création mais aussi de leurs recherches propres dans le champ académique, d’avoir bien voulu remettre leur réflexion sur le métier pour en approfondir les enjeux et en discuter les postulats.

Face à une œuvre revendiquant son refus des effets de clôture et de figement de l’Histoire-majuscule, il nous a donc semblé souhaitable d’ouvrir un espace d’échanges et d’analyses qui échappe à ces écueils et qui privilégie la polyphonie et la contradiction. Ce projet s’imposait d’autant plus que Ça ira a suscité de vifs débats au sein même du comité de rédaction de thaêtre, qu’ils concernent le parti pris de l’actualisation et les enjeux du dialogue noué entre passé et présent ou la capacité du spectacle à faire entendre égalitairement tous les acteurs de l’événement sans orienter le jugement du spectateur. À transposer la trame révolutionnaire dans des discours et des corps ostensiblement contemporains, Ça ira permet-il d’aiguiser notre regard en congédiant les clichés qui parasitent notre appréhension de cette séquence historique ou n’y ajoute-t-il pas de nouveaux biais qui font eux-mêmes écran jusqu’à semer la confusion ? La contamination des époques par le jeu de l’anachronisme et de l’analogie favorise-t-elle leur confrontation ou vient-elle au contraire écraser la spécificité de chaque conjoncture ? De l’épopée enflammée des origines de notre démocratie au tableau, en creux, de sa déliquescence actuelle, dans quel(s) miroir(s) le public de Ça ira s’est-il reconnu ou découvert ? Au prix de quelles exclusions ? De quelles facilités ? À la faveur de quelles énergies ? De quel désir de faire communauté ? En investissant le territoire directement politique de la lutte des idéologies, des ordres et des classes, l’exigence si souvent affirmée par Pommerat d’abandonner tout apriori pour laisser le sens se construire librement au gré du travail théâtral et de la réception de chacun – ce que Marion Boudier a théorisé sous les termes de « suspension du jugement » ou de « tension vers le neutre » – semble atteindre ici son plus haut point critique. Que l’on trouve semblable posture féconde ou illusoire, habile ou naïve, l’intensité de nos discussions suggère la richesse et la plasticité d’une œuvre réfractaire aux simplifications, et nous a donné l’envie de partager ces interrogations avec d’autres spectateurs, d’autres disciplines.

Aussi nous a-t-il paru important de revenir sur le spectacle, non pour y démasquer quelque message caché, mais dans le souci de donner à voir, dans le détail d’un processus de création nourri par les archives, le nombre de choix, de gestes et d’interventions dont est issue l’œuvre finale. Ce spectacle ambitieux pose de fait des questions cruciales sur les rapports du théâtre et du monde : en représentant au présent un moment révolutionnaire fondateur de notre histoire et de notre mémoire collectives, il porte une vision de la transformation des conditions sociales et politiques, de ses agents et de ses facteurs. L’élaboration du spectacle – le passage du document à la construction dramaturgique –, comme les options de mise en scène – scénographie, costumes, musique, direction d’acteurs –, dessinent la forme sensible d’une idée du mouvement historique dont les contours méritent d’être offerts au débat. En se penchant sur les procédés de fabrication et les effets – plutôt que les intentions – de ce spectacle, il s’agit aussi de mettre au jour ce dont son succès est le symptôme, en cette année électorale marquée par une crise sans précédent de la représentation politique et par la réactivation désormais parfaitement assumée de l’imaginaire monarchiste.

Pour donner du jeu à la pensée critique sur Ça ira, nous avons cherché à provoquer un décentrement du regard, en privilégiant des déplacements disciplinaires et des variations d’échelles. Les historiens Patrick Boucheron et Sophie Wahnich réfléchissent, dans un dialogue avec Guillaume Mazeau, aux usages que l’histoire et le théâtre peuvent faire l’un de l’autre aujourd’hui, et débattent des choix opérés par Pommerat dans sa représentation de la Révolution (« Usages de l’histoire, fétiches de la Révolution. Retour sur Ça ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat »). Vu d’ailleurs, le spectacle laisse apparaître les partis pris – et les prises de parti ? – dont il procède, les possibles qu’il a écartés. Dans leur abécédaire, Florence Lotterie, Sophie Lucet et Olivier Ritz opèrent un resserrement du regard et proposent des gros plans comme autant de blasons successifs, révélant des logiques d’ensemble par l’analyse du détail. En spécialistes des idées et de la littérature des XVIIIe et XIXe siècles, ils confrontent l’œuvre de Pommerat à ses ancêtres et ouvrent à une lecture contextuelle de son écriture (« Ça ira de A à Z »). Du côté de la fabrique théâtrale, Éric Feldman et Marion Boudier reviennent précisément sur le processus de création depuis leur point de vue singulier. Comédien, le premier interprète le rôle du député Carray et explique la construction de ce personnage dont la position centrale – centriste ? – permet de questionner celle du spectacle (« ‘‘Nous avons pour nous la raison et la force, n’ayons pas peur de la patience et de la modération’’ Jouer dans Ça ira (1) Fin de Louis »). Dramaturge en recherche et chercheuse en dramaturgie, la seconde livre plusieurs documents inédits qui éclairent ses échanges avec le metteur en scène et l’ensemble de la troupe dès les premiers temps de la conception du spectacle, et permettent de suivre pas à pas la mise en place des choix structurants du projet (« La dramaturgie comme recherche : écrire avec la scène (de l’histoire). Retour sur le processus de création de Ça ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat »). Enfin, de façon plus latérale, la traduction inédite de La Mort de Danton de Georg Büchner par Irène Bonnaud, dont elle a accepté de publier ici deux extraits et dont Olivier Ritz commente les traits les plus saillants, offre un contrepoint éloquent à Ça ira tout en prolongeant le dialogue entre la Révolution et notre temps (« La Mort de Danton »).

Cette diffraction des points de vue, du côté de la création comme de la réception, resitue le geste de Pommerat dans un ensemble de possibles interprétatifs et esthétiques, et fait apparaître à la fois sa singularité et ses angles morts, comme autant de révélateurs de son inscription dans l’époque et le monde qui sont les nôtres. Les textes ici réunis contribuent ainsi à mettre en lumière ce que le spectacle, par son succès comme par sa composition, révèle de nos impensés contemporains.

 

Notes

[1] Emmanuel Macron, « J’ai rencontré Paul Ricœur qui m’a rééduqué sur le plan philosophique. Entretien », Le Un, n° 64, 8 juillet 2015.

[2] Sur ce sujet, voir « Karine Le Marchand et Ardisson prennent une leçon… d’histoire. Mathilde Larrère sur la Révolution, la Commune de Paris, et la violence », arretssurimages.net, mis en ligne le 18 novembre 2016.

[3] En 2016, Ça ira a obtenu les Molières du meilleur spectacle du théâtre public, de la meilleure mise en scène, et du meilleur auteur francophone.

[4] En mai 2017, Ça ira a atteint sa cent-cinquantième représentation. La tournée se prolonge au mois de juin 2017, avec notamment une dizaine de dates au Complejo Teatral de Buenos Aires.

[5] À côté des nombreux articles de presse, billets de blog, documents de médiation ou dossiers pédagogiques, on trouve déjà plusieurs publications universitaires autour du spectacle, composées pour l’essentiel de grands entretiens avec les membres de la Compagnie Louis Brouillard et d’articles de Marion Boudier et Guillaume Mazeau, chercheurs directement impliqués dans le processus de création (la première comme dramaturge, le second comme historien) : Marion Boudier, Avec Joël Pommerat. Un monde complexe, Arles, Actes Sud-Papiers, coll. Apprendre, 2015 ; Marion Boudier, « Quand dramaturgies 1 et 2 se rejoignent… Tentative de retour sur le travail dramaturgique réalisé pour Ça ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat », dans Raphaëlle Jolivet Pignon et Marie Vandenbussche-Cont (dir.), Joël Pommerat : processus de création, Registres, n° 19, printemps-été 2016 ; Marion Boudier, « Ça ira (1) Fin de Louis, un tournant dans l’œuvre de Joël Pommerat ? », Alternatives théâtrales, n° 130, oct. 2016 ; Marion Boudier, Guillaume Mazeau et Pauline Susini, « Représenter la Révolution au théâtre. Deux expériences entre histoire et fiction », Sociétés & Représentations, n° 43, 1|2017 ; Guillaume Mazeau, « Histoire sensible », Écrire l’histoire, n° 15, 2015 ; Guillaume Mazeau, « Décélérer, soumettre le temps (États généraux, mai-juin 1789) », Écrire l’histoire, n° 16, 2016 ; « ‘‘Le totem de notre modernité politique’’ Conversation sur la genèse du spectacle Ça ira (1) Fin de Louis avec Saadia Bentaïeb, Marion Boudier, Isabelle Deffin, Guillaume Mazeau, Bogdan Zamfir », dans Lisa Guez et Martial Poirson (dir.), Révolution(s) en scène, Revue d’Histoire du théâtre, n° 268, 4|2015 ; « Autour de Ça ira (1) Fin de Louis. Entretien avec Joël Pommerat, réalisé par Olivier Neveux et Christophe Triau », dans Olivier Neveux et Christophe Triau (dir.), États de la scène actuelle 2014-2015, Théâtre/Public, n° 221, juil.-sept. 2016.

 

Les auteurs

Frédérique Aït-Touati est chargée de recherche CNRS (CRAL, EHESS), directrice du programme d’expérimentation en arts politiques de Sciences Po (SPEAP) et membre du comité de rédaction de la revue thaêtre.

Bérénice Hamidi-Kim est maîtresse de conférence en arts de la scène à l’Université Lyon 2, laboratoire Passages XX-XXI (EA 4160), membre de l’IUF et codirectrice de la publication de la revue thaêtre.

Tiphaine Karsenti est maître de conférences en arts du spectacle à l’Université Paris-Nanterre, membre de l’équipe HAR (EA 4414) et du comité de rédaction de la revue thaêtre.

Armelle Talbot est maître de conférences en arts du spectacle à l’Université Paris-Diderot, membre du CERILAC (EA 4410) et codirectrice de la publication de la revue thaêtre.

 

Pour citer ce document

Frédérique Aït-Touati, Bérénice Hamidi-Kim, Tiphaine Karsenti et Armelle Talbot, « Avant-propos », thaêtre [en ligne], Chantier #2 : La Révolution selon Pommerat, mis en ligne le 9 juin 2017. url : http://www.thaetre.com/2017/03/23/la-revolution-selon-pommerat-avant-propos/

 

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