« Elles vécurent heureuses… ou pas ». Montage de textes de Béatrice Bienville, MarDi, Aïcha Euzet, Haïla Hessou, Pauline Peyrade

Ce montage a été lu publiquement à la Villa Gillet dans le cadre de la Journée d’Études Les Héroïnes Contre-attaquent par Marine Calvas, Adèle Saunier et Nazad Maoulida.

Blanche-Neige, histoire d’un prince [1]

BLANCHE-NEIGE. – Vous faites bien de me réveiller‚ mon Prince. Plus je grandis plus je roupille et plus je roupille plus je grandis. Quelle grande roupilleuse je fais ! Si ça continue, je vais manger les nuages et attraper les avions. Je vous en donnerai des morceaux‚ des morceaux de nuages et des bouts de réacteurs et nous planerons au-dessus du royaume‚ nous serons légers‚ si légers‚ aussi légers que le jour des noces. Vous vous souvenez ? Les grandes pompes‚ partout les grandes pompes‚ les coqs en pâte‚ les potes en cake‚ les grosses dindes et toutes les danses : gigues‚ valses‚ fox-trot‚ quadrilles‚ paso-doble‚ pogos et électro. Nous avons été si heureux. C’est écrit à la fin de notre histoire. Ils vécurent heureux‚ si heureux‚ tellement heureux ! Bonheur‚ joie et ravissement de chaque seconde‚ le bonheur nous a collé́ aux poulaines‚ aux ballerines‚ aux basques‚ mais il ne colle plus à mes bottes‚ ce fabuleux bonheur‚ cette onctueuse insouciance.

Regardez-nous‚ mon Prince‚ de quoi avons-nous l’air ?
Vous si vieux et moi si grande‚ un croûton et une asperge.

Et le pire‚ mon Prince‚ c’est que tout m’ennuie‚ j’ai tellement honte‚ une grande dame comme moi devrait avoir tant de choses à faire en ce palais mais voyez-vous‚ ranger‚ plier‚ briquer‚ astiquer‚ épousseter‚ tout cela ne me donne plus aucune gaîté́‚ il faudrait que je m’inscrive au bowling et à la marche nordique.

Vous êtes bien muet‚ mon Prince‚ dialoguons un peu‚ dialoguons comme il se doit. Racontez-moi votre chasse-cueillette. Je n’ai pas entendu une seule détonation‚ vous avez pourtant marché par-delà̀ la forêt sans arbres et les montagnes aplaties‚ aux aguets‚ le fusil sur l’épaule et vous n’avez rien chasse-cueilli ?

Je ne vous en veux pas‚ moi-même je ne peux plus faire ce que j’ai pu‚ chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il put.

Rouge dent [2]

On ne peut rien y faire, pourquoi se rider le front ? C’est maintenant que ça se joue. Les graines se plantent au printemps. Regarde-les. Si tu hésites, tu crois qu’ils vont t’attendre ? Si tu fonces dans le ravin, tu crois qu’ils vont te suivre ? Règle numéro un, personne n’est irremplaçable, ni chez les hommes, ni chez les déesses. Joue ton rôle et dis merci. Ils te rendront belle, aussi longtemps que ta peau tiendra, bien tendue sur tes os et sur tes muscles. Ça passe si vite. Réveille-toi, chérie. Du temps, tu n’en as pas. Ton nez brille depuis longtemps.

Elle sourit. Elle montre les dents.

C’est maintenant que ça se joue. Il faut semer les bonnes graines. La force. L’ambition. La séduction.

Ses pieds dansent, malgré́ elle.

Le petit chaperon rouge arrive au croisement. Premier chemin, clair, dégagé́. Deuxième chemin, étroit, mystérieux, dans l’ombre des bois. Qu’est-ce que tu veux pour la suite de l’histoire ? Comment te vois-tu dans trois ans ? Produit périssable ou tenue longue durée ?

Clémence cavale [3]

Clémence s’est blessée et se soigne seule. Denis s’approche.

DENIS. Tu saignes.

CLÉMENCE. J’ai l’habitude.

DENIS. T’es intéressante. Clémence tu m’intéresses.

CLÉMENCE. Je me débrouille.

DENIS. Clémence t’es belle. Comme un citron. Comme le ciel. Comme les oiseaux qui font des œufs bleus. Tout est joli comme tes joues. Je t’aide.

CLÉMENCE. Me touche pas. Me touche pas me touche pas me touche jamais

DENIS. Tu es jeune. Si jeune. Encore un enfant.

CLÉMENCE. Tous ceux qui m’ont touchée m’ont vieillie alors je suis bien plus vieille que toi.

DENIS. Ah oui. Peut-être. Me suis trompé ? Attends. Je te regarde. Mieux. Ah oui. Tu n’es pas gosse. Pas du tout. Mais j’ai faim. J’ai faim !

Denis empoigne Clémence. Clémence hurle. Le loup et la Girafe, en furie, sautent sur Denis, l’immobilisent, le ligotent.

CLÉMENCE. Personne me touche !
J’ai autant de couteaux que de dents et comme elles sont fières, mes dents. Je n’ai peur que de moi.
Je n’ai honte que de moi.
Y a que mon cœur qui frappe mon cœur.
Y a que ma tête qui me rend folle.
Seule mon ombre m’écrase le jour.
Seul le sommeil m’écrase la nuit.
Si je hurle encore une fois, tu tombes en morceaux.

——

Denis est immobilisé. Clémence dans un coin.

LE LOUP RESTÉ PETIT. Tu nous as menti !

LA GIRAFE. C’était quand la dernière fille ?

DENIS. Ça fait longtemps.

CLÉMENCE. Combien longtemps ?

LA GIRAFE. COMBIEN LONGTEMPS ?

DENIS. Bas. Deux jours.

 LA GIRAFE. Plus fort, ogre. Parle plus fort.

DENIS. Deux mois.

LE LOUP RESTÉ PETIT. Menteur.

DENIS. Deux jours.

LE LOUP RESTÉ-PETIT. MENTEUR ! Tu t’es bien moqué de moi ! Tais-toi.
On ne veut plus t’entendre.

LA GIRAFE. Qu’est-ce qu’on va faire de lui ? On l’attache à un arbre et on l’abandonne ?

LE LOUP RESTÉ PETIT. Il va avoir faim se détacher et ça arrivera à nouveau.

LA GIRAFE. Le mettre sur un bateau.

LE LOUP RESTÉ PETIT. Idem. Il reviendra à la nage.

 LA GIRAFE. Bon. Tu proposes quoi ?

LE LOUP RESTÉ PETIT. Je ne veux pas qu’il redevienne une ombre dont on a peur quand on marche dans la forêt.

LA GIRAFE. Il l’est déjà̀ !

 LE LOUP RESTÉ PETIT. Il ne l’était plus !

LA GIRAFE. Loup … tu le défends encore ?

LE LOUP RESTÉ-PETIT. NON. Mais on peut pas décider si vite. On va faire un procès.
Un vrai procès.
Dans les règles et la tête froide
C’est la moindre des choses.

LA GIRAFE. Et en attendant ?

 LE LOUP RESTÉ-PETIT. Il reste là. Et on veille.

 LA GIRAFE. Demain, à l’aube.

———

CLÉMENCE. Une fois un jour je n’ai pas sur dire non.

LA GIRAFE. Je sais Clémence, je sais.

CLÉMENCE. J’étais trop jeune j’étais trop petite j’avais trop peur

LA GIRAFE. Je comprends Clémence, je comprends.

CLÉMENCE. Je ne savais pas que j’avais le droit de dire non alors je n’ai rien dit.

LA GIRAFE. Je comprends Clémence, je comprends.

CLÉMENCE. Mais ça n’arrivera plus. Plus jamais. Plus jamais.

 LA GIRAFE. J’en suis sûre Clémence. J’en suis sûre.

———

Denis est toujours très solidement ligoté.

LE LOUP RESTÉ-PETIT. J’espère que c’est très inconfortable.

DENIS. Fais pas comme si tu étais surpris. Tu t’en doutais. Pour ça que tu m’as accueilli comme un frère. On est pareils. Je l’ai tout de suite senti. Toi aussi. Pour ça juste pour ça que tu m’as accueilli bras ouverts.

LE LOUP RESTÉ-PETIT. Je n’ai rien à voir avec toi.

DENIS. Tu ne sais pas qui tu es ? Vraiment pas ? Moi, je suis devenu ogre. Toi. Toi. Tu es Loup. Tes dents c’est pour mordre. Pour blesser. Tu vas aimer.

LE LOUP RESTÉ-PETIT. Tais-toi !

DENIS. C’est ta nature, Loup. Ta nature. Pourquoi se priver ? Je te montre. Je t’apprends tout. Ça me fait plaisir. On commence quand tu veux. Tout est là. Au fond de toi. Tu sens. Tu sais. Tu es fort. Pas maigrelet. Pas minuscule. Pas ridicule. Fort. Grand. Une ombre. Comme moi. C’est un bel avenir. Libère-moi. On sera meute dans la nuit.

Loup s’éloigne.

———

LA GIRAFE. Comment tu peux être si calme.

CLEMENCE. Je suis pas calme.

LA GIRAFE. Si ! Moi, je suis en colère, bien en colère, et toi, tu es calme !

CLEMENCE. Toi, tu pleures.

LA GIRAFE. Non.

CLEMENCE. De tristesse.

 LA GIRAFE. Non.

CLEMENCE. De soulagement.

LA GIRAFE. Non.

CLEMENCE. De souvenirs.

LA GIRAFE. Oui.

Rouge dent

Mes épaules se verrouillent. Mes bras brûlent. Je veux m’arracher les pieds. Je n’y arrive pas. Je danse, c’est plus fort que moi. Je me tords dans tous les sens, mes pieds frappent, je cherche la musique, je n’entends rien. Je me donne des coups, mes pieds courent sur place, je tombe, je me relève. Je lance les poings, furieuse. Rouge, c’est ton sang sur mon poing quand j’ai fini de te péter les dents. Je ne t’appartiens pas. Je n’appartiens à personne. Rouge, c’est mon ADN sur le monde quand je lui crache dessus. Je te crache à la gueule, je suis plus forte que toi. Arrête de me regarder. La fille à papa. La femme fatale. Je suis ton miroir déformant, je te flatte, je te susurre à l’oreille que tout est possible. Que tout ce que tu connais, les silhouettes, les attitudes que tu vois placardées partout, qui ont été inventées par d’autres, que toute cette merde vient en réalité du plus profond de toi, qu’elle est le reflet de ton désir. C’est faux. Regarde-moi. Je n’existe pas. Tu ne me connais pas. Tu m’inventes, tu me construits et tu me déconstruits tous les jours, à l’école, dans la rue, devant ton miroir. Je n’ai pas choisi. Coach mental personnalisé, reproduit à l’infini, complexe vivant pour jeunesse qui s’ennuie, mon corps est un parc d’attraction. Tu as envie de devenir un parc d’attraction ? Tes articulations, des montagnes russes. La poudre sur tes joues, des cristaux de sucre, de la barbe à papa, ils viennent te lécher sans te demander ton avis. Rouge, c’est la couleur de tes lèvres, de ta peau, de ton corps, quand j’ai fini de t’embrasser. C’est la couleur de ma langue qui te lèche, de ma voix qui t’insulte, qui t’appelle, qui t’ordonne, qui dit ce qu’elle pense. Rouge, c’est la couleur de mes pensées quand je regarde le monde et que je comprends ce qu’il me réserve. La beauté, la jeunesse, c’est une prison, une cage d’or et de papier glacé. Casse-moi la gueule. Démolis mon nez, brise ma mâchoire. Laisse- moi mes dents, j’en ai besoin pour mordre, pour croquer le monde. Je taille ma route rouge. Je frappe la vie rouge. Je n’adhère à aucun moule. Je suis la contradiction. Vouloir peut vouloir dire être. Ne pas vouloir peut vouloir dire être. Je suis rouge fière, rouge solide, malice rouge, plus dangereuse que toi. Je ne veux pas des patrons bien dessinés, des modèles bien coupés. Working girl. Good girl. Girl next door. Girly girl. Sexy girl. Girl power. Ton désir est une camisole, il m’affame. J’ai faim de neuf, de ce que je ne connais pas. J’ai faim de surprises et de bousculades. J’ai faim de moi qui n’existe pas encore, qui n’ai jamais existé, nulle part, ni dans vos têtes, ni dans mon imagination. Je ne veux rien de ce qui existe déjà, je veux tout inventer, l’espace, le corps, la ville, le rythme des saisons. Réveille-toi. Les bonnes fées n’existent pas, les princesses non plus. Il y a la lutte, il y a l’erreur, il y a le doute, la terreur du doute et de la solitude, il y a la solitude. Règle numéro un, mieux vaut vivre seule qu’enchaînée à un désir qui n’est pas le tien. Suis-moi. Arrache-toi d’ici. Tout ce qui te rassure, tout ce qui te calme, envoie-le au vent. Jette-toi dans la mêlée, suis les baskets rouges dans la cohue, elles te montrent la voie. Bottes de sept lieues, tapis volant. Tu es beau, belle, drôle, et remarquable. Enfourche ta fureur, serre les poings. C’est écrit sur ton corps, c’est écrit partout. Mon corps est à vous, offert à vos yeux, à vos voix la nuit, à vos rêves. De quel droit ? Mon corps, mon rouge, c’est à moi, à moi seule, je le garde pour moi. C’est mon droit. Regarde-moi. Défends-toi. Ta révolte est ta meilleure copine. Ta révolte, c’est moi. Je te protège, je te pousse en avant quand tes jambes te lâchent, je te rattrape au vol quand tu perds l’équilibre. Ceux qui mordillent, ceux qui postillonnent, laisse-les à leurs petites dimensions, à leurs jalousies, à leurs petites gloires. La gloire n’existe pas. La gloire est une prison. Viens, on part en découdre, distribuer des uppercuts et des punchlines. Je n’ai pas peur, je n’explique pas, je ne m’excuse pas. Je suis là, je trace, rouge, je te défais, rouge. Je te choque. Je te kill. Je te mords. Écoute, retiens bien ça, c’est le plus important. Sans révolte, on ne vit pas, on ne respire pas. Sans révolte, on n’est personne.

Médée Superstar – Médée Dalida [4]

Pourquoi j’ai accepté de vous parler, à vous? Je trouve ça bien ce que vous faites.
Je trouve ça bien de pouvoir parler avec vous. Que quelqu’un comme vous s’intéresse à moi. Aux femmes comme moi.

Qu’on mette des mots.
Vous, vous me jugez pas.
Vous êtes là, avec votre enregistreur, votre petit carnet, votre stylo plume. Vous m’écoutez.
Vous me regardez dans les yeux.
Devant la juge, ou en garde à vue, on dit pas tout.
On dit un peu, on dit je sais pas, je sais plus.
J’ai pas les mots.
Je n’avais plus de mots.
Je ne voulais rien dire sur ce qu’il s’était passé.
Sur ce que j’avais fait.

En prison, maintenant, j’ai les mots.
Je les récupère, petit à petit.
Au procès, monsieur le juge, les autres, ils voulaient des détails.
Je pouvais pas en donner.
Là je vous parle, je me sens moins lourde à chaque fois.
Je perds du poids dans mon coeur.
Dans les journaux, à la télé.
Les mots qu’ils ont dit sur moi.
Que j’étais un monstre, diabolique.
Aux frontières de la folie et de l’irrationnel ils ont dit.
Une plongée dans les plus sombres abysses de l’âme humaine ils ont dit. Moi j’y ai jamais senti que j’étais un abysse.
C’était simple.
C’était quelque chose que je devais faire.
Ça me semblait la seule chose à faire.
Ma tête était calme et froide comme un lac d’été.
Prendre l’arme et y aller.

Et puis vous êtes une femme.
Il y a des choses que vous pourrez comprendre.
Le juge, les avocats.
Ils ne comprenaient pas.
Je leur faisais peur.
Une femme ne peut pas faire ça.
Une femme ne peut pas faire ce que j’ai fait.
J’ai bien aimé vous parler la dernière fois en tout cas.
Dehors, quand je serais dehors à nouveau, peut-être que je ne parlerai plus du tout. Si je sors en vie de prison.
Je crois que je me tairai.
Je voudrais tourner la page.
Mais là, ici.
J’ai envie de vous parler.
De vous raconter.
De me raconter.

Rien que ça, avoir envie de parler, c’est nouveau pour moi. Dans ma famille on parlait pas.
Chez nous, on était des taiseux.
Papa, maman, mes frères.

On parlait pas.
On parlait pas de politique, on débattait pas.
On parlait pas d’amour, on parlait pas de la vie.
Avant de rencontrer Jason, j’ai passé ma vie à me taire. Dans ma famille on parlait pas de tout ce qui est

le corps
le corps des femmes encore moins
J’ai pas de
J’avais pas de
Enfin on parlait pas de ça quoi
On parlait pas de ces choses là.
Du corps et tout ça.
J’ai eu mes règles à 13 ans je crois.
J’ai paniqué moi
Je saignais je savais pas c’était quoi
J’appelle ma mère
« – Maman je perds du sang
Va dans les toilettes,
– Et je fais quoi maman explique moi ! je lui dit

Ben voilà t’as tes règles,
T’as les serviettes sur l’étagère tu en mets une »

Et c’était tout
elle m’a jamais emmenée chez la gynéco ni rien Je connaissais rien à la vie.

Toute ma vie j’ai été obéissante
J’ai été une petite fille obéissante, une gentille petite fille
On m’a appris à me taire devant les adultes, devant mon père, devant mes frères Ce n’était pas poli, ça ne se faisait pas, de parler quand on était une petite fille de parler fort, de rire fort, de courir, de se blesser
ça c’était pour mes frères et moi je ne devais pas
J’ai tout étouffé au dedans ça sortait pas
J’ai perdu le goût de parler
Puis j’ai été une adolescente obéissante et mal dans sa peau
Et puis j’ai été une femme obéissante

Vous voulez que je vous dise
Je n’ai pas de regrets sur ça
Je regrette beaucoup de choses de ma vie d’avant
Mes silences, mes lâchetés, ma passivité
Mais je ne regrette pas ça
Je crois que c’était de la légitime défense
aujourd’hui je me dis que de toute façon quand t’es une femme dans un monde comme celui-ci
Tu es dans un état perpétuel de légitime défense

Est-ce que c’est pour ça que je l’ai fait ?
Je ne sais pas exactement pourquoi je l’ai fait
Je veux dire
Je le sais en moi, mais je ne saurais pas l’expliquer
Oui. Ça me semblait la seule chose à faire
à ce moment là
Mon esprit était très calme
Quand je suis entrée dans l’université, il y a eu des regards sur moi
on se demandait ce que je faisais là, dans ce temple de la jeunesse
Mais on ne m’a pas arrêté
ils m’ont laissé passer, avec mon sac de sport noir
Et ma robe
J’avais mis ma robe, une armure
Une longue robe à sequins d’or
Une côte de mailles
Ma robe Dalida je l’appelais
Vous avez vu les photos ? Oui il y a eu des photos, quand la police m’a arrêté
Oui il y a eu cette photo, moi menottée, le sang sur ma robe, et sur les sequins d’or
J’ai traversé le hall
J’ai traversé une cour de graviers avec une fontaine
je ne savais pas par où aller
Je n’ai jamais fait d’études, moi
Je n’ai pas jamais pu aller à l’université
Alors j’ai demandé mon chemin, à une jeune étudiante
je l’ai regardé s’en aller, j’étais contente pour elle, qu’elle s’en aille
qu’elle n’ait pas à garder cette mémoire là
D’avoir été là ce jour là

J’ai longé le couloir du bâtiment en U.
Je suis arrivée à sa salle de classe
Il discutait avec une jeune femme qui riait, les deux mains sur la bouche, cachée derrière un livre debout
Il y avait les Argonautes, assis derrière ou autour de lui
Comme une cour fidèle à son roi.
Je suis entrée dans la salle de classe
Il y avait une soixantaine d’élèves
et un professeur qui m’a regardé, il s’est demandé qui j’étais
J’ai cherché son regard, et Jason m’a regardé
dans ses yeux il y avait un mélange de honte, de peur et de colère
il a du penser que je venais faire une scène
je ne venais pas faire une scène.

La Putain Magicienne, Aïcha Euzet[5]

Je pense à toi La Putain Magicienne

 Seule dans ton royaume figée

 Seule à fouetter le corps de ton mari jusqu’au sang

Les hommes ne devraient pas provoquer la colère des femmes

 Depuis l’adolescence je surpasse ton histoire sans la voir

Quelques pages dans Mille et Une Nuits

Quelques pages où ta colère est étouffée dans l’ordre des hommes

Dans cet ordre là tu es une femme adultère

Tu mens à ton mari

Tu le drogues chaque nuit

Tu rejoins ton amant

La nuit tout est caché

Tu marches dans les rues

Tu arrives aux portes de la ville

Tu récites des mots dans une langue que nul ne connaît

Tu passes de l’autre côté

L’autre côté où j’ai sombré disent les hommes

Disent les hommes

Les hommes tombés sur ton chemin comme des pierres

Les hommes tombés sur mon chemin comme des pierres

La pierre de ton mari

La pierre de mon mari

Tu transformes ton mari en un être moitié chair moitié pierre

Le bas du corps en pierre

Sa virilité suspendue dans la roche

C’est ce qu’ils voudraient nous faire croire

Nous sommes responsables de leur virilité

Nous les écrasons par notre perversité

Je te vois sourire à ton amant

Je te vois pleurer pour qu’il pose son corps sur le tien

Je te vois le supplier de t’aimer

La honte se transforme en pierre

La Putain Magicienne

Son histoire racontée par les hommes, pour les hommes, de Shâhrazad prisonnière des hommes, de sa parole entre la vie et la mort.

[…]

Ce n’est pas ton histoire

Ils ne peuvent pas la voir

Ils ne veulent pas la dire ton histoire.


[1] MarDi (Marie Dilasser), Blanche-neige, histoire d’un prince, Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2019.

[2] Pauline Peyrade, Portrait d’une sirène, trois contes, Princesse de pierre, Rouge dents et Carrosse, Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2019.

[3] Haïla Hessou, Clémence Cavale, Tapuscrit transmis par l’autrice, 2020.

[4] Béatrice Bienville, Médée Super Star – Médée Dalida, Tapuscrit transmis par l’autrice.

[5] Aïcha Euzet, La Putain Magicienne, Tapuscrit transmis par l’autrice, 2020.

POUR CITER CE DOCUMENT

Leïla Cassar, « Elles vécurent heureuses… ou pas. Montage de textes de Béatrice Bienville, MarDi, Aïcha Euzet, Haïla Hessou et Pauline Peyrade », in Leïla Cassar, Pauline Guillier et Bérénice Hamidi, thaêtre [en ligne], Chantier #10 : Les Héroïnes contre-attaquent : réécritures féministes des contes et des mythes sur les scènes contemporaines, mis en ligne le 15 avril 2026.

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