« Comment tu t’organises ? »

L’Amicale de production


 

 

Mise en garde d’Antoine Defoort : « prenez bonne note que l’Amicale de production est une structure qui implique un certain nombre de personnes et qu’en dépit du fait que je fais parler l’Amicale dans ce qui suit, il s’agit d’une vision personnelle sur la façon dont ça se passe. »

 

 

© Aurore Valade

© Aurore Valade

Qui es-tu ?

Je suis l’Amicale de production, ni vraiment une compagnie, ni un bureau de production. On m’a cataloguée « coopérative de projets ». Concrètement, je suis une plateforme de production qui développe les projets de plusieurs équipes artistiques en mutualisant des ressources techniques, logistiques, administratives.

D’où viens-tu ?

J’ai été fondée en 2010 par Antoine Defoort, Julien Fournet et Halory Goerger. Je suis une réponse à des besoins de structuration pour porter les projets en tournée et en création des trois cofondateurs.

De quoi vis-tu ?

En termes de ressources financières, je suis surtout dépendante des cessions et coproductions des projets. Les subventions et financements publics ne représentent que 15 % de mon budget global.

Comment tu t’organises ?

Je passe mon temps à susciter d’interminables discussions sur mon organisation, ma gouvernance, mon organigramme. Il s’agit de tenter de résoudre l’antagonisme entre pragmatisme et idéalisme, d’essayer de mettre en œuvre des solutions coopératives tout en maintenant des équilibres budgétaires extrêmement fragiles dans un contexte de précarité permanente.

Le management, ça t’inspire quoi ?

Il me semble que ce terme fait référence à une façon d’organiser un travail collectif très spécifique à une époque (je dirais celle qui va des années 1990 à nos jours) et à une idéologie et un système économique qu’on pourrait appeler le capitalisme contemporain. Le terme « management » suggère une vision du travail dans laquelle les agents sont considérés comme des unités de travail abstraites et déshumanisées, un peu comme des rouages (ou des soldats) qu’il s’agirait de gérer, de « manager », pour en tirer le meilleur rendement. On note que cette vision quasi-militariste se fendille et on voit apparaître des formes de management qui intègrent des composantes humaines (qualité relationnelle, reconnaissance, bien-être au travail), mais non pas me semble-t-il par souci éthique mais plutôt par pragmatisme quant à l’impact sur les résultats de ces solutions. M’enfin, c’est quand même déjà pas mal, disons. Bref, on le voit, ça ne m’inspire pas grand-chose de bon. Ceci dit, on peut passer son temps à imaginer des systèmes d’organisation et de gestion baroques, expérimentaux, amusants, politiquement plus intéressants, mais il faut aussi composer avec les impératifs économiques liés à la survie des fragiles structures que nous sommes. Donc on a beau s’en défendre en faisant des mines dégoûtées, on se trouve parfois bien aise d’employer des méthodes teintées de logique froide mais qui ont fait leurs preuves en termes d’efficacité.

Une compagnie, c’est une petite entreprise ?

Oui, c’est certainement une « entreprise » au sens propre, un regroupement de personnes qui travaillent ensemble pour mener à bien, pour entreprendre des projets. Et ce n’est probablement pas une « entreprise » au sens un peu dévoyé que ça a pris ces dernières décennies de « machine à gagner du fric, peu importe ce qu’on fait et comment on le fait ».

Mettre en scène, c’est être le patron ?

« Mettre en scène » est une locution qui recouvre plein de réalités, « être le patron » est une locution qui recouvre plein de réalités aussi. Il me semble qu’en général, « le patron » est un-e dirigeant-e standard d’entreprise standard, qui dispose des pleins pouvoirs sur la vie de l’entreprise et la façon dont on travaille. On notera que la mise en scène est déjà un territoire décisionnaire plus limité parce qu’a priori cantonné à ce qui se passe sur scène. Ceci dit, dans le modèle compagnie « historique », le-la metteur-e en scène est en général à la fois le-la décideur-euse de ce qui se passe sur la scène et le-la directeur-trice de la structure administrative de la compagnie. Aujourd’hui, et en particulier en mon sein, il me semble que l’équation est un peu plus complexe qu’une simple égalité. Les territoires décisionnaires se recouvrent selon des motifs géométriques mouvants, ils peuvent être partagés par plusieurs membres, metteur-e-s en scène ou pas, et puis ça change et ça évolue selon des rites eux-mêmes assez évolutifs. Ce serait plutôt une sorte d’équation différentielle holomorphe non-linéraire qui intégrerait aussi les autres collaborateurs-trices, des projets ou de la plateforme administrative.

Est-ce que tu as déjà licencié quelqu’un ?

Non. La question s’est posée à plusieurs reprises. C’est une décision qui n’est pas facile à prendre, et puis je suis parfois traversée par une espèce de mystique un peu naïve et post-hippie selon laquelle ce seraient les organisations qui devraient s’adapter aux gens et pas les gens qui devraient s’adapter aux organisations. Dans ce cadre, le licenciement est une sorte de constat d’échec.

Être artiste, est-ce se vendre ?

Non. Enfin, disons : pas nécessairement. On peut tout à fait être artiste sans « se vendre » le moins du monde. Mais si on fait le choix d’en faire son activité principale et qu’on souhaite vivre avec un peu plus que le RSA, alors il serait hypocrite ou naïf (mais parfois ça marche bien la naïveté) de prétendre qu’on peut ne pas être attentif aux enjeux de diffusion. Après, « se vendre », ça peut se décliner plus ou moins élégamment, ça peut ressembler à du marketing brain-dead ou à l’entretien convivial d’un réseau de partenaires bienveillants.

Le créateur : un travailleur émancipé ?

Oui et non : oui dans le sens où la « création » est un cadre qui offre une certaine marge de manœuvre quant à la manière dont on s’organise et qui permet d’inventer dans une certaine mesure ses propres méthodes et relations de travail, et puis non dans le sens où c’est pas parce qu’on est artistes, créateurs-trices et qu’on travaille sur l’immense et bucolique champ des possibles qu’on n’est pas confronté-e-s en permanence aux contingences du réel : spatiales, temporelles, techniques, financières, humaines, etc. On ne peut pas vraiment s’émanciper du réel. Ou alors pour pas longtemps.

Qu’est-ce qui a changé pour toi ces cinq dernières années ?

Trop difficile de répondre à cette question : trop de choses, et un entremêlement de faits, de grandes et petites histoires, de grandes et petites restructurations, déménagements, pots de départ, pots d’arrivée, qui forment un conglomérat indigeste. M’enfin, on peut noter qu’entre ma fondation en 2010 et aujourd’hui, mon activité, mon équipe et mon budget ont connu une augmentation constante et parfois difficile à gérer.

 

 

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