Ce que le document fait à l’acteurrice

Romain David


 

De la Société du Mont-Pèlerin au Raoul Collectif
À gauche : la première réunion de la Société du Mont-Pèlerin
qui s’est tenue du 1er au 10 avril 1947 à l’Hôtel du Parc, au-dessus du lac Léman
© Hoover Institution Archives
À droite : le Raoul Collectif
© Anne-Sophie Sterck

Romain David est artiste de musique, de théâtre et de cinéma diplômé de l’École Supérieure d’Acteurs du Conservatoire royal de Liège en 2009. Il est cofondateur du Raoul Collectif avec lequel il a créé Le Signal du Promeneur (2012), Rumeur et petits jours (2015), Une Cérémonie (2020), ainsi que du Nimis Groupe (Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, 2015). Outre son travail en collectifs, il exerce comme acteur, auteur ou collaborateur à la mise en scène aux côtés notamment de Françoise Bloch, Willy Thomas et Guy Dermul, Judith Vindevogel, Christophe Sermet, Myriam Saduis et Valérie Bataglia, Hervé Guérisi et Gregory Carnoli, Sébastien Foucault ou encore Yaël Steinmann avec laquelle il crée Ten Hood – mon royaume (2013) au KVS (Théâtre Royal Flamand). Il est par ailleurs intervenant pédagogue à l’École Supérieure d’Acteurs de Liège.

Le témoignage de Romain David est issu d’une rencontre publique organisée par Marion Boudier et Chloé Déchery lors de laquelle l’acteur était invité à témoigner d’une expérience où il avait été mis en difficulté par le document. Il y narre la « chronique d’un échec »[1] à travers plusieurs tentatives scéniques menées pour traiter théâtralement de la Société du Mont-Pèlerin lors des répétitions de Rumeur et petits jours[2]. Parti de l’idée d’interroger la pensée dominante et ses mécanismes, Rumeur et petits jours a été écrit collectivement à partir de sources documentaires diverses telles que des textes d’Henri Michaux, la pensée des Indiens huichol au Mexique, le situationnisme ou encore des comptes-rendus de réunions des économistes de la Société du Mont-Pèlerin.

Une première version de ce témoignage a été prononcée le 29 mars 2019, retranscrite par Marion Boudier, puis revue et modifiée par Romain David en 2022 pour cette publication.

 

 

Rumeur et petits jours du Raoul Collectif
Création le 10 novembre 2015 au Théâtre national de Bruxelles (Belgique)
© Alice Piemme

 

Chronique d’un échec

De la Société du Mont-Pèlerin, dans Rumeur et petits jours, il ne subsiste qu’un tout petit film documentaire en noir et blanc et quelques diapositives. Ces images sont projetées sur un écran désuet. On y voit des hommes, dans leurs complets vestons des années 1940, en pleine discussion, dans ce qui semble être les prémices d’une réunion de travail.

Ce pourrait être un film authentique. Sauf que les protagonistes du film sont aussi les acteurs du spectacle – par conséquent la confusion avec/chez les personnages de la pièce est grande ! Il n’existe, en vérité, aucune image filmée de la première réunion des membres fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin.

Ce film est un faux document. Une reconstitution. Les diapositives aussi.

Ce sont les résidus d’une série très importante d’écrits et d’essais scéniques en tout genre, inspirés de nos recherches sur la réunion fondatrice de la Société du Mont-Pèlerin, dont il ne reste que peu de traces.

Quelques minutes seulement d’un film muet, après plusieurs mois de tentatives et d’écriture autour d’une séquence théâtrale qui n’a finalement pas trouvé sa place dans le spectacle – quoiqu’elle nous ait paru centrale. Nous avons décidé de l’abandonner quelques jours à peine avant la première.

Matière théorique, historique, économique… dont le traitement n’a pas trouvé sa place dans notre spectacle. Certaines matières nous résistent, au théâtre. C’est peut-être aussi pour cela que la Société du Mont-Pèlerin a nourri en nous une forme de fascination.

Le Mont-Pèlerin est une montagne qui culmine, en Suisse, à 1080 mètres d’altitude : c’est très joli, nous y avons été. Au sommet se trouve le somptuaire Hôtel du Parc.

Après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte où les idées socialistes et communistes ont le vent en poupe, un petit cercle de partisans du libéralisme s’y rassemble, pour fonder la Société du Mont-Pèlerin, le 1er avril 1947. Parmi les pères fondateurs de cette Société figurent notamment Milton Friedman et Friedrich von Hayek, qui lanceront à cette occasion les fondements du néo-libéralisme, tel qu’on le connaît aujourd’hui. En 1947, la pensée libérale était considérée comme en voie d’extinction. Il s’agissait pour von Hayek et consorts d’une idée en péril, d’une idée à défendre. À l’inverse du grand soir, ces hommes – uniquement des hommes… – se réunissaient au petit matin pour planifier le combat idéologique des trente prochaines années. Aujourd’hui la pensée libérale s’est assise sur le monde. Force est de constater que leur acharnement a payé. Friedman, Hayek (et leur fille, TINA[3]) ont gagné la bataille des idées. Comment ont-ils fait ? Que se sont-ils dit, au petit matin du 1er avril 1947, à l’Hôtel du Parc, au sommet du Mont-Pèlerin ? Il nous semblait pertinent de s’emparer de cette histoire. Le caractère « planqué » et discrétionnaire de ce petit groupe d’intellectuels, se réunissant dans un hôtel au sommet d’une montagne, nous paraissait éminemment théâtral. Nous revenions par ailleurs d’un voyage au Mexique, où certaines communautés indigènes estiment que le monde a été créé au sommet d’une montagne… Le lien nous paraissait intéressant à traiter.

Nous avons mené l’enquête. De cette fameuse réunion, il subsiste très peu de documents, très peu de matière directement exploitable au plateau. Sur le plan formel, cela peut être un avantage : l’imaginaire est libre d’aller où il veut. Mais sur le plan dramaturgique, c’est plus fastidieux. Ayant peu de documents rendant compte des échanges tenus lors de cette première réunion, nous avons dû mener nos propres études pour envisager les sujets économiques dont il aurait pu être question ce jour-là. Mais la littérature en matière de science économique est loin d’être limpide ! Nous avons donc rencontré des économistes, des historiens, lu et visionné des films documentaires… pour mieux comprendre les éléments que nous avions en notre possession.

Nous nous sommes amusés à imaginer des rituels, qui auraient été propres à cette communauté du Mont-Pèlerin. Le lavage de pieds, l’utilisation de la cravate comme symbole du pouvoir et de la phallocratie… ont été explorés, dans le cadre d’improvisations qui pouvaient durer plusieurs heures. Nous nous sommes aussi aventurés dans une forme de chorégraphie à la Marthaler, baptisée « le rituel de la cuillère », qui nous a longtemps amusés. Au sol et dans les tasses, il y avait du sable, faisant référence au désert mexicain de Wirikuta.

Un des rares documents disponibles, au sujet de la réunion fondatrice de la Société du Mont-Pèlerin, nous présente le programme de la journée[4]. On peut y voir les horaires de repas, les différentes discussions prévues dans la journée. Mais que faisaient-ils de leurs après-midis par exemple ? Quel était le menu ? De quoi parlaient-ils à table ? Que faisaient-ils de leur temps libre ? Nous avons projeté toutes sortes de situations, pour répondre à ces manques. Nous avons imaginé des promenades en raquette dans la neige, jusqu’à l’une des premières antennes radiophoniques installées en Suisse, symbole de la modernité, où auraient eu lieu des cérémonies rituelles pour initier le mouvement néo-libéral…

Une forme rappelant l’esthétique du cinéma muet a également été expérimentée et nous apportait beaucoup de satisfaction. Mais elle présentait aussi des difficultés techniques, provoquant des déséquilibres rythmiques trop importants dans le jeu.

Face au manque (ou à la multitude ?) de sources de documentation, nous avons finalement choisi de créer un film documentaire fictif, en noir et blanc, présenté aux personnages de Rumeur et petits jours qui le commentent allègrement. Nous avons donc, en quelque sorte, créé notre propre document, à partir des matières brutes accumulées, afin d’en transmettre l’essentiel.

Cette démarche est récurrente dans le théâtre documentaire ; je la pratique avec le Nimis groupe. Quand nous allons à Lampedusa enregistrer des personnes réfugiées, dans le cadre d’un spectacle sur les politiques migratoires, pour restituer ensuite leur parole au plateau, nous créons notre propre document…

Finalement, nous n’avons pas traité la matière « Mont-Pèlerin » telle que nous l’imaginions. Mais deux ans plus tard, nous nous en sommes inspirés pour écrire une fiction radiophonique[5]. C’est une très belle consolation !

 

Notes

[1] Titre de l’intervention de Romain David lors du peachy coochy : « Acteurs, metteurs en scène et chercheurs face aux documents : quels usages et processus de création ? », à l’occasion de la journée-laboratoire intitulée « Du document à la scène et retour : usages, processus de recherche et de création », organisée par Marion Boudier et Chloé Déchery le 28 mars 2019 à La Maison de la Culture d’Amiens.

[2] Rumeur et petits jours, spectacle du Raoul Collectif, de et avec Romain David, Jérôme De Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szézot, création le 10 novembre 2015 au Théâtre national de Bruxelles (Belgique). Le dossier du spectacle, disponible sur le site du Théâtre de la Bastille, comprend une bibliographie retraçant les grands axes des recherches documentaires menées pour la création.

[3] « There Is No Alternative », selon la formule de Margaret Thatcher.

[4] Un inventaire des réunions de la Société du Mont-Pèlerin a été publié sur le site de Liberas, centre des archives du libéralisme en Belgique/Flandre : « Inventory of the General Meeting Files (1947-1998) », 2004. Plusieurs informations issues des recherches du Raoul Collectif, avec l’aide de la dramaturge Valérie Bataglia, ont été consignées dans une « note générale » décrivant les objectifs de la Société du Mont-Pèlerin et ses membres fondateurs. Pour leurs travaux d’écriture et d’improvisation autour de la réunion inaugurale du 1er avril 1947, les acteurs ont également travaillé sur le discours de clôture de Friedrich Hayek, prononcé à l’occasion de la réunion de Paris en 1984, publié par le Figaro Magazine la même année.

[5] Le matériau documentaire autour du Mont-Pèlerin a donné lieu à deux semaines de recherche radiophonique en 2017, sans édition publique du podcast à ce jour.

 

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