Regards féministes d’aujourd’hui sur les contes et les mythes d’hier. Entretien avec Béatrice Bienville, Haïla Hessou et Pauline Peyrade

Entretien réalisé dans le cadre de la journée d’étude « Les Héroïnes contre-attaquent », Villa Gillet, Lyon, 12 mai 2023.

Bérénice Hamidi. De façon implicite ou explicite, ponctuelle ou plus systématique, vos écritures ont pour point commun de travailler la matrice des contes ou des mythes. Est-ce un choix conscient préalable à l’écriture ou plutôt une matière qui a affleuré et dont vous avez constaté a posteriori qu’elle était là ?

Haïla Hessou. Je travaille effectivement beaucoup avec les contes. Dans La Girafe[1], j’ai retrouvé mon tout premier personnage de théâtre, car dans la première pièce que j’avais écrite, il y avait une Girafe, le Roi des Fourmis et un Lion. Et pour décrire le processus, je dirais que ça s’est plutôt fait à l’inverse : j’avais envie d’écrire des histoires et initialement, il s’agissait plus de contes. Ensuite, le théâtre est arrivé, j’ai compris pourquoi sur le chemin et maintenant, je me rends compte que je ne sais pas faire autrement. J’ai encore besoin du conte, du mythe, parce qu’ils fournissent des archétypes et je ne sais pas si je pourrais un jour m’en détacher. En tout cas, aujourd’hui cela me coûte d’essayer, et je pense qu’au contraire il faut que l’on se rende compte qu’on vient de là, de ces contes, et qu’on les complète bien sûr, qu’on ajoute des choses, qu’on les recuisine si je peux dire, mais que l’on n’a pas d’autre choix que de faire avec, parce qu’ils font vraiment partie de notre humanité.

Béatrice Bienville. Depuis que je suis toute petite, je suis très fan de mythologie grecque, qui a un peu tenu la place des contes chez moi. C’est donc par goût que cette matière est arrivée dans mon écriture, comme des outils pour commencer à écrire des histoires.

Pauline Peyrade. Moi non plus, je n’ai pas la sensation d’avoir tellement choisi. Le premier texte qui a vraiment ouvert la voie des contes de manière un peu consciente était Bois impériaux[2], et c’est en écrivant que d’un seul coup m’est apparu Hansel et Gretel. Les signes étaient tellement énormes – la forêt et les bonbons – que je me suis dit : ça fait six mois que je travaille sur ce texte et je ne les avais pas vus ! Ensuite, les contes se sont réinvités dans un texte, puis deux, puis trois, ce qui m’invite évidemment à m’interroger sur le pourquoi de cette récurrence, même si en réalité, ce sont plutôt des fantômes de contes dans mes textes, plus que de véritables réécritures. Le conte est pour moi une matière extrêmement puissante pour l’imaginaire. Avec un canevas extrêmement simple et très peu de choses, il ouvre sur des interprétations multiples et sur énormément de complexité. Et je trouve très juste et important ce que dit Haïla sur le fait qu’il est nécessaire de les réinvestir, même si je n’en suis pas là.

Bérénice Hamidi. Les contes s’imposent donc à vous comme un matériau imaginaire déjà là, en vous, puisque c’est effectivement ce avec quoi votre imaginaire a été façonné, comme celui de de beaucoup d’entre nous. Et s’il est important de retravailler cette matière, c’est qu’elle véhicule des valeurs, nous apprend à voir et à ne pas voir, cadre nos imaginaires et construit un hors cadre, nos points aveugles. Quelqu’un disait ce matin que Zeus est l’un des premiers violeurs en série, or nous avons grandi avec son héroïsation et sans qualifier ni le personnage ni les faits qu’il commet de cette façon. Comment fait-on quand on retravaille cette matière aujourd’hui, depuis les points de vue et les sensibilités qui sont les vôtres ?

Béatrice Bienville.  Je me souviens de la petite fille que j’étais, qui hurlait vraiment de rage, intérieurement, à mesure qu’elle découvrait qu’elle n’était pas exactement l’égale de ses frères et qu’il y avait plein de choses injustes et qui vraiment ne comprenait pas, absolument pas, pourquoi elle ne serait pas cette égale absolue. J’écris de là. Écrire sur Méduse, ça a d’abord été lire le conte de Méduse et me dire : « wow ! Mais c’est quoi, cette énorme injustice ? » ; puis me rendre compte que cette histoire me parlait exactement de maintenant et être en rage qu’elle soit racontée de cette façon et donc, finalement décider de la raconter autrement.

Haïla Hessou. Raconter autrement, oui, et rajouter. J’ai cette théorie qu’une histoire existe toujours quelque part. Quand on lit une histoire, elle a une réalité qui lui est propre, qui est celle que l’on se raconte en tant que lecteur ou spectateur, mais ce que l’on voit, ce que l’on entend, c’est vrai, quelque part. Si je prends l’histoire de l’ogre, l’ogre qui mange des enfants en a mangé, point. Je ne peux pas retirer le fait qu’il a mangé des enfants, ça c’est vrai, c’est un fait. En revanche, je peux lui faire se poser des questions, peut-être lui donner envie de se mettre au régime. C’est ce qui se passe dans ma pièce : il essaie de se mettre en retraite, mais c’est très dur d’arrêter de manger des enfants quand on en a mangé toute sa vie. Je peux essayer de lui faire se poser des questions, je peux essayer de le faire arrêter, même s’il ne va peut-être pas arrêter et que ce sera l’histoire d’après. On peut rajouter des couches, de la complexité, réécrire avec des « et si » impossibles, écrire une variante quoi. Ce n’est pas annuler cette violence et l’effacer, parce que c’est impossible, elle est là, cette violence, elle existe. Mais on peut trouver un autre angle, un autre point de vue, pour rapprocher cette histoire de nous, peut-être.

Pauline Peyrade.  En vous écoutant, je me suis demandé quel était mon rapport à l’enfance, et ce à quoi je reviens chaque fois, c’est l’image de la jeune femme ou de la petite fille toute seule dans la forêt. Et c’est à chaque fois des contes où l’héroïne est confrontée à des abus. En y réfléchissant, je pense que c’est la question de l’abus qui me ramène au conte sans arrêt et qui mobilise l’écriture, c’est l’abus et la colère contre l’abus et la nécessité de confondre les coupables ou au moins de proposer un récit qui torde un peu le parcours imposé des héroïnes. De les défendre aussi, quitte à réécrire la fin, ou plutôt de les montrer se défendre. Et c’est enfin la question des femmes, parce que ces récits charrient des archétypes féminins et nous permettent de penser les versions contemporaines de ces archétypes.

Bérénice Hamidi. Tu parlais de la petite fille seule. La solitude est associée dans la forêt au danger autant qu’à la liberté. Virginia Woolf parlait de la nécessité d’avoir une pièce à soi, autrement dit un espace de solitude protégé. Sans doute qu’une des clés de l’émancipation des personnes identifiées comme femmes est, aujourd’hui encore, d’inventer un rapport à la solitude qui ne soit plus ni la solitude craintive, liée à la peur d’un autre dangereux, ni la solitude esseulée où l’autre manque radicalement, mais une autre solitude, vécue comme plénitude d’une rencontre avec soi et d’une relation apaisée à soi, une solitude qui favorise l’autonomie au sens strict : être à soi-même sa propre loi. Le conte permet-il de tracer un chemin possible, une voie vers cette solitude ?

Pauline Peyrade. Oui, ils ne font pas qu’ouvrir la voie d’ailleurs, ils racontent aussi le chemin. En ce moment, je m’intéresse beaucoup aux histoires de Baba Yaga. La férocité de la sorcière est aussi une initiation à l’émancipation, à la connaissance. Dans le conte de Raiponce, c’est pareil, trois scénarios de maternité opposés se questionnent les uns les autres et adressent directement ces questions, et ces scénarios permettent et même appellent à la réécriture, la contradiction.

Haïla Hessou. Il y a plusieurs manières de raconter les histoires des petites filles : il y a d’abord les faits divers, la petite histoire qui occulte la grande histoire et qui met la petite fille loin de nous. Dans le conte, à l’inverse, la petite fille – on peut l’appeler Anna ou Marie-Claire ou ne pas lui donner un prénom peu importe – nous représente, nous et nos amis. Le conte nous concerne vraiment, cette petite fille, c’est nous.

Pauline Peyrade.  Et puis la solitude est aussi celle de l’écrivaine, je crois, et de l’écriture, de la plongée, la recherche, l’exploration qu’est l’acte d’écrire.

Béatrice Bienville. Je ne sais pas ce que je pourrais dire sur la solitude, si ce n’est qu’effectivement, toutes les histoires que j’ai entendues petite, tous ces personnages féminins ont été des compagnonnes, des amies, des personnes qui m’accompagnaient en grandissant, et donc c’est important de produire aussi de nouveaux personnages, d’introduire de nouvelles compagnonnes.

Leïla Cassar. J’ai une question pour toi, Haïla, qui revient à la solitude de la petite fille. Dans Clémence Cavale, on retrouve un personnage principal d’enfant, comme dans beaucoup de conte. Mais ce personnage, qui représente souvent l’innocence, a ici subi des abus et apparaît marqué, mûr. Clémence dit qu’elle est plus vieille que l’ogre parce que tous ceux qui l’ont touchée l’ont vieillie. C’est quelque chose que l’on retrouve dans plusieurs de tes pièces, cet enfant « trop sage » qui a subi des abus. Peux-tu nous en parler ?

Haïla Hessou. Clémence est en morceaux. Quand l’histoire commence, elle est en morceaux et c’est Le-loup-resté-petit qui va la recoller. Son histoire, c’est qu’elle est partie en ville, et en ville, elle s’est fait dévorer par des loups. C’est pour cela qu’elle est venue se réfugier dans la forêt. C’est toujours la question : comment peut-on réparer ? Comment peut-elle soigner la déchirure ? On est à ce moment du drame, à l’instant T+1 : le viol vient d’avoir lieu et elle est vraiment en morceaux, là. Sa compagne la Girafe, qui a aussi été mise en morceaux mais qui s’est guérie et a cicatrisé, même si elle boite toujours, lui apporte un semblant de réponse. Pour moi, Clémence est la petite fille qui a voulu être adulte et qui s’est fait manger, qui fait donc un pas en arrière ou un pas de côté.  Cette forêt, c’est un peu l’adolescence, le non-lieu.

Bérénice Hamidi. Cela pose aussi la question de la morale, élément final inscrit au cœur de la structure des contes. Dans ceux d’hier, il s’agit souvent d’une morale patriarcale et souvent, il n’y a qu’une seule leçon à tirer. Tu évoquais la notion de réparation. Est-ce une question pour vous de vous ressaisir de cet outil narratif et pédagogique qu’est la morale en la pluralisant, aussi bien du côté de la réparation que de la combativité par exemple ?

Pauline Peyrade. Je me préoccupe assez peu des morales des contes, parce qu’elles ne sont jamais intéressantes. Ce qui va stimuler, nourrir ou accompagner un geste d’écriture, un geste créateur, c’est plutôt de prendre une figure et de me rendre compte qu’elle contient un mystère. Je repense à la question de la solitude, qui évoque autant pour moi la figure de la petite fille que celle de la sorcière, Baba Yaga ou la sorcière de Raiponce. Ces personnages racontent l’apprentissage de la férocité mais aussi de la mort, de la liberté au prix de la mort. Je reviens à ta question : la solitude permet-elle un apprentissage ? C’est un de mes souvenirs d’enfance absolument négatifs. Mais en m’y attardant dans l’écriture de ces personnages, en y revenant, la solitude se met à me raconter absolument autre chose, tout comme ce qui m’intéresse avec ces héroïnes est de raconter autre chose d’elles, sans en enlever la complexité, sans en faire des figures absolument positives, précisément pour échapper à une forme de morale qui tue un peu. Ce que je trouve magnifique dans les contes, quand on les reçoit, quand on les écoute, c’est toutes les histoires qu’on se raconte en les entendant. Une morale, on ne se raconte rien avec. Et de toute façon, c’est le fait de continuer à créer du récit qui produit la morale et le conte est particulièrement fertile pour cela aussi – c’est du pur récit.

Haïla Hessou. C’est aussi qu’on parle de contes, mais plus précisément de contes au théâtre. Or, au théâtre, c’est bien quand, à la fin, on ne sait pas. Et puis, je suis contre les morales universelles qui simplifient forcément les choses. On réduit trop souvent les contes à de simples histoires pour les enfants, alors que ce sont des réécritures d’adultes, pour les adultes. Ils nous concernent aussi. On se sert d’archétypes tout le temps, et du coup je pense qu’on peut se permettre d’autant plus de ne pas répondre aux questions mais de continuer à s’en poser.

Bérénice Hamidi. Parmi les nouvelles questions posées par ces réécritures, il y a la présence de nouvelles émotions, de nouveaux comportements, chez ces héroïnes. La colère et la violence des femmes ont fait l’objet d’une forme de « reclaim » de la part des féministes, sur les plans individuels et collectifs, existentiels et politiques. À cet égard, outre le personnage de Méduse, la colère de Médée dans Médée-Dalida [3] nous a beaucoup intéressées. Béatrice, d’où est venue cette colère ?

Béatrice Bienville. La pièce est une commande d’écriture d’une metteuse-en-scène suisse, Tamara Fischer, qui a demandé à trois autrices de théâtre d’écrire chacune un monologue sur Médée. Le titre du spectacle est Médée-superstar, et l’enjeu était de tramer trois monologues qui soient trois facettes contemporaines de Médée. Je suis partie sur une Médée-Dalida très inspirée par la figure de la chanteuse Dalida, mais qui commet une tuerie de masse dans une université, un peu en miroir de celle qui s’était passée à Montréal, à Polytechnique.

Bérénice Hamidi. En miroir inversé, puisque la tuerie de Polytechnique était un attentat masculiniste – même si l’événement n’a pas beaucoup été médiatisé avec cette qualification-là.

Leïla Cassar. Oui. À Polytechnique, le tueur a demandé à tous les hommes de sortir de la pièce et il a seulement tué les étudiantes femmes. Dans ton texte, Béatrice, c’est l’inverse : Médée demande aux femmes de sortir de la pièce. La référence semble explicite et je me demandais à quel point elle avait été présente, pour toi, dans le processus d’écriture.

Béatrice Bienville. Oui, tout à fait. J’ai commencé à écrire par-là, sur ce trajet de Médée en miroir de celui de cet homme. Tout comme il avait demandé aux hommes de sortir, Médée fait sortir toutes les femmes.

Bérénice Hamidi. Posons frontalement la question : est-ce un attentat misandre ?

Béatrice Bienville. Oui, un peu ! C’est ce qui est chouette avec la fiction, c’est qu’on peut y aller, allègrement…

Bérénice Hamidi. Cela peut d’ailleurs permettre d’éviter des passages à l’acte dans le réel !

Béatrice Bienville. Voilà.

Pauline Guillier. Le conte et sa réécriture peuvent se lire aussi comme un espace pour s’autoriser à questionner cette violence féminine, qui est globalement invisibilisée.

Béatrice Bienville. Oui. Je suis passionnée par les faits divers et les émissions comme Faites entrer l’accusé, Affaires sensibles, je lis aussi beaucoup de polars, et je crois qu’en fait, je n’en pouvais plus de tous ces récits jonchés de corps féminins suppliciés et qui défendent une espèce d’ordre moral, avec un inspecteur, un homme, qui mène l’enquête sur des femmes mortes. Je voulais remettre la question de la violence au féminin. J’ai feuilleté beaucoup de faits divers de femmes violentes pour écrire cette pièce, notamment un ouvrage de Julie Ancian, Les violences inaudibles[4], qui a interrogé une soixantaine de femmes qui ont commis des néo-infanticides, c’est-à-dire qui ont tué leur nouveau-né. Mais finalement je suis partie sur la question de la violence contre des hommes adultes. 

Leïla Cassar. Quand on entend le monologue, en tant que public, on alterne entre l’empathie envers Médée – quand elle parle par exemple du fait d’être une femme comme un état perpétuel de légitime défense – et le malaise, quand on la sent très fière de ce qu’elle a fait, dans quelque chose d’un peu morbide. Comment cela a été de vivre avec ce personnage le temps de l’écriture ?

Béatrice Bienville. C’est ce que je trouve intéressant dans la fiction. Ça m’a fait du bien, en tant que femme qui vit dans cette société, d’écrire sur de la violence exercée sur des corps masculins et exercée de la part de femmes. Ce n’est pas quelque chose que j’irais faire dans la vraie vie,mais l’écrire me permet par exemple de me poser la question de savoir pourquoi cela me fait autant de bien, et de me demander aussi comment le public est censé se sentir par rapport à cela, parce que c’est quand même de la violence. On en parlait avec la metteuse en scène, qui a énormément lu sur la violence des femmes pour préparer ce spectacle. Elle me disait qu’au bout d’un moment, elle n’en pouvait plus non plus de la violence commise par des femmes, qu’il y avait un effet de saturation et de « trop ». Je pense qu’il y a une forme de revanche mais dont on ne sait pas trop ce qu’elle nous apporte, et cela m’intéressait de travailler cette zone, de voir jusqu’où on aurait envie de suivre ce personnage fictionnellement et de voir comment cela nous questionne sur ce qu’on aurait envie de faire dans la vraie vie.

Bérénice Hamidi. N’est-ce pas aussi lié à une volonté de jouer à inverser, à renverser ces personnages et intrigues très simples et stéréotypés des contes, dont vous parlez toutes ? La jeune fille, la marâtre, la sorcière : les personnages féminins ont tous des partitions genrées sexistes et âgistes, construites depuis l’évolution de leur désirabilité supposée au prisme d’un regard masculin – ou plutôt masculiniste. Et parmi ces archétypes, il y a d’un côté La Victime, innocente et faible, le plus souvent jeune et de l’autre La Méchante, le plus souvent plus vieille, et méchante parce que rivale de la plus jeune. Dans les contes, il n’y a pas beaucoup de personnages féminins qui usent de la violence comme d’une stratégie de combat dans un contexte où il s’agit de se défendre contre des hommes et contre une société qui, sans le dire, leur fait la guerre … Je ne sais d’ailleurs pas si le mot « violence » est le bon. Peut-on employer le même mot pour parler de légitime défense et de ce qu’explore le roman de Pauline L’âge de détruire, l’abus d’un parent qui se trouve être une mère, ou encore cette part de l’ombre, cette part sombre des figures de femmes victimes mais aussi complices ?

Pauline Guillier. On entend aussi cette complicité dans Vieille Petite Fille : « j’ai joué le jeu qu’on m’a demandé de jouer et j’y ai pris mon plaisir, je suis conditionnée pour l’accepter », etc.

Pauline Peyrade. Tu parlais de la figure victimaire Bérénice, il y a aussi la figure monstrueuse, qui peut avoir une charge qu’on pourrait dire violente ou en tout cas inquiétante, qui produit du dérèglement. Je pense au texte de Carrosse[5], où a surgi la figure de la Belle au bois dormant un peu de la même façon qu’Hansel et Gretel avait surgi dans Bois Impériaux. Au départ, ce projet que j’ai réalisé avec Justine Berthillot, qui fait du cirque, portait sur les archétypes féminins. Et parmi les archétypes féminins contemporains, il y a la mère en dépression, même s’il s’agit d’un archétype semi-conscient, on le croise très souvent dans des fictions : c’est la femme en robe de chambre, qui est médicamentée. Et d’un seul coup nous est revenu, comme surgi d’un inconscient profondément enfoui, cette histoire de royaume endormi, et le parallèle nous a sauté aux yeux avec ces foyers où un parent finit par stopper le temps. Nous avons décidé d’aller explorer ce mal-être-là, d’aller chercher ces monstres et de repolitiser cette monstruosité. C’est aussi une question politique, cette dépolitisation des violences perpétrées par les femmes, qu’on a beaucoup de mal à reconnaître comme telles. Et ces violences peuvent aussi être posées comme des gestes politiques, alors qu’on va toujours chercher du côté du passionnel, de l’intime. C’est très intolérable. Encore plus quand il s’agit du personnage féminin.

 Bérénice Hamidi. Après la question des figures, j’aurais une question sur deux autres éléments constitutifs des contes, les objets et notamment les vêtements et les véhicules (le carrosse, le soulier de verre, le chaperon rouge, le fuseau) et les lieux (la forêt, le château). En vous écoutant, je me disais que la réécriture féministe des contes passe beaucoup par le fait de troquer les escarpins pour les chaussures de randonnée, et le château ou le cheval blanc du prince charmant pour la marche en forêt, seule ou entre ami·es. Pour vous, quels seraient les objets les plus caractéristiques de l’aliénation – un terme que nous n’avons pas beaucoup utilisé mais qui caractérise assez bien l’état d’assujettissement dans pas mal de versions des contes qui ont été transmises dans l’enfance ? Et réciproquement, quels objets avez-vous ou aimeriez-vous travailler, qui seraient pour vous des clés pour ouvrir les portes du royaume de l’émancipation ?

Haïla Hessou. Je vais répondre un peu à côté, parce que pour moi, ces outils sont des corps plus que des objets, je travaille avec des corps. Par exemple, la Girafe, c’est la personne qui voit plus haut et plus loin que tous et qui marche plus lentement. Pour moi, la question clé est celle des corporalités. C’est quoi un fantôme au théâtre ? C’est quoi une grand-mère au théâtre ? C’est quoi les animaux ? Un loup ? Incarner un loup, c’est quelque chose qu’on peut se permettre de faire aujourd’hui.

Pauline Peyrade. Parmi les objets aliénants, je pense tout de suite à trois objets : les chaussures en effet, l’anneau minuscule de Peau d’âne et les robes de princesse.

Bérénice Hamidi. Et tu les remplaces par quoi ?

Pauline Peyrade. Je ne sais pas s’il s’agirait de les remplacer ou d’aller complètement ailleurs…

Béatrice Bienville. Je pense aussi beaucoup aux vêtements mais je suis assez partagée, sur la question des robes par exemple, parce que même si c’est très libérateur d’avoir le choix de porter des vêtements confortables pour aller à l’aventure, les robes peuvent aussi parfois être des sortes d’armure. C’est peut-être aussi le fait d’avoir travaillé sur Dalida, je suis très sensible à la puissance liée à cette image-là, à cette robe incroyable. On peut avoir envie de se libérer de l’emprise du masculin, et pour autant avoir envie de s’emparer complètement de ces symboles. Par exemple, toute l’esthétique du drag me redonne goût et confiance en des choses que je retrouve chouettes et que j’en étais venue à m’interdire d’aimer.

Pauline Peyrade. Et les livres ! C’est par les livres, par la lecture, que les objets aliénants peuvent être remplacés.

Leïla Cassar. Pour prolonger la question des objets sur les lieux, il y a d’un côté beaucoup d’espaces très enfermants et de l’autre des espaces très ouverts, et dont l’ouverture revêt une valeur positive, même si elle comporte souvent une part de danger. Comment pensez-vous les lieux quand vous écrivez ? 

Haïla Hessou. Je voudrais des histoires avec des girafes, des autruches et des poulpes, dans un bar ou un kebab. C’est aussi à interroger : pourquoi n’y a-t-il pas plus de contes qui se passent dans un café ou un cinéma ? Mais sinon, bien sûr, la forêt sera toujours la forêt et les lieux emblématiques des contes sont inépuisables, on ne peut pas les dépasser et je pense qu’on va les éprouver encore et encore.

Béatrice Bienville. Je crois que j’ai plus un rapport à la mer qu’à la forêt. Nous avons joué Méduse à Binic, sur une très grande plage à marée basse et à la fin de la pièce, les deux comédiennes partaient ensemble et parfois, elles ne revenaient pas en répétition ensuite, elles allaient toutes les deux prendre un verre. C’est un endroit que j’aime beaucoup, et pour l’aventure, et pour le côté puissant.

Pauline Peyrade. Les lieux, c’est un peu comme les personnages des contes, je ne sais pas si on les pense ou si ce sont eux qui au contraire nous pensent. On se trouve à l’intérieur. Ça peut être l’appartement aujourd’hui, ça peut être une voiture, ou la forêt. Et ça se transforme. Plus que le lieu lui-même, c’est le rapport qu’on entretient à ces espaces qui va donner aux lectrices et aux lecteurs la sensation d’un conte alors que rien dans le thème ne pointe vers ça. Cela va travailler l’imaginaire, la langue comme une sous-couche. On occupe ces lieux de façon imaginaire, on est installé à l’intérieur d’eux.

Leïla Cassar. Les contes et les mythes viennent-il aussi dans l’écriture, consciemment ou inconsciemment, parce qu’il s’agit de structures fixes, qui donnent un cadre ?

Béatrice Bienville. Ce n’est pas très conscient, je pense.

Haïla Hessou. C’est plus comme une petite boite à archétype dans laquelle je pioche. Par exemple, je suis en train d’écrire l’histoire d’une femme qui s’autoproclame amazone, guerrière, descendante du royaume du Dahomey. L’action se passe en 2175, le but du personnage est d’éteindre toutes les étoiles, de faire un putsch et de mettre fin à l’Occident une bonne fois pour toutes. C’est le programme. Je me dis « ok, qu’est-ce qui se passe ? » Il y a une mère, ok, donc il y a une fille. Si la mère est une guerrière, la fille aussi, parce que sa mère l’a formée comme… comme quoi d’ailleurs ? Comme une fille ? Comme un garçon ? Les deux ? Et que fait la petite quand sa mère va sur la Lune ? Elle va sur une montagne pour voir la Lune. Ok. Et sur la montagne, qu’est-ce qu’il y a ? Un ermite, bien sûr. C’est quoi un ermite ? On va dire qu’à leur époque telle que je l’imagine aujourd’hui, c’est un collapsologue.  Je n’invente rien, je prends toutes ces choses, tous ces imaginaires qui me constituent et je me dis : attention, Haila, tu as dit un ermite, pourquoi ? Pourquoi ce ne serait pas une ermite ? Mes impressions sont la somme de tout ce que j’ai lu depuis que je suis petite et cette somme est ce qu’elle est. Souvent, ça m’arrive de décaler un peu mais parfois, je ne décale pas du tout, je garde mon imaginaire tel qu’il est, sans me censurer. Je pioche dans les archétypes, dans le stock d’histoires sur les soleils, sur la lune… C’est rigolo !

Pauline Peyrade. La question de l’archétype est passionnante, quand tout à coup il y en a un qui se pose en face de nous, avec lequel on dialogue en écrivant et qui remue sans arrêt. Qu’est-ce qui me fascine autant dans cet archétype, qu’est-ce que j’y reconnais, qu’est-ce que je refuse d’y reconnaître ? Comment résonne-t-il aujourd’hui, d’où il vient ? Une manière de le détourner est de l’ancrer dans un personnage, d’en faire un personnage. L’archétype, c’est une réponse simple aux toutes premières questions, aux questions les plus profondes, c’est pour cela que ça vient nous toucher aussi en profondeur. J’ai lu il n’y a pas longtemps HKZ, le livre du revenir d’Antoine Mouton[6], un livre vraiment magnifique, très vivant, qui est le journal qu’il a tenu dans les deux dernières années de la vie d’une amie, actrice. À certaines pages, il retranscrit ses notes à elle ou des lettres qu’elle lui a écrites, donc on a la voix de cette femme disparue qui surgit et elle note, je ne me souviens pas exactement des mots mais en substance, elle dit : que deviendrais-je si je finis seule, égarée dans la forêt ? Cette image est quelque chose qui nous habite profondément, d’hyper ancien, c’est peut-être la première porte de l’humain, ce n’est pas pour rien qu’on la retrouve sur tous les continents. Qu’est-ce que c’est que cet humain seul, sans rien, au milieu d’un bois noir ? Cela nous connecte à des choses qui nous dépassent aussi, ces personnages traversés par des choses beaucoup, beaucoup plus grandes qu’eux et elles. Je trouve que cela rend très libre, de travailler avec ces images, même si cela pose aussi une exigence. Il faut continuer à se reposer ces grandes questions, qui sont de toute façon insolubles, pas pour les résoudre mais pour essayer de saisir l’endroit où elles sont encore vivantes.


[1] Texte non publié.

[2] Pauline Peyrade, CTRLX (suivi de) Bois Impériaux, Les Solitaires intempestifs, 2016.

[3] Texte inédit.

[4] Julie Ancian, Les Violences inaudibles. Récits d’infanticides, Paris, Seuil, 2022.

[5] Texte inédit.

[6] Antoine Mouton, HKZ, le livre du revenir, Ypfilon, 2023.


POUR CITER CET ARTICLE

Bérénice Hamidi, Leïla Cassar et Pauline Guillier, « Regards féministes d’aujourd’hui sur les contes et les mythes d’hier. Entretien avec Béatrice Bienville, Haïla Hessou et Pauline Peyrade»,  in Leïla Cassar, Pauline Guillier et Bérénice Hamidi, thaêtre [en ligne], Chantier #10 : Les Héroïnes contre-attaquent : réécritures féministes des contes et des mythes sur les scènes contemporaines, mis en ligne le 15 avril 2026.

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